Je me souviens ou les pérégrinations d’un enfant du baby-boom
Chroniques de voyage de 1968 à nos jours





En Renault 4
Je me souviens du voyage en Grèce en 4L, été 1976

En dehors de la canicule qui a sévi cette année-là, l’été 1976 a aussi marqué mon esprit car j’allais partir en vacances à l’étranger, sans mes parents, en totale autonomie. Avec mon petit pécule et mes copains Gilles et Fabrice, qui avaient eux aussi travaillé en juillet, nous avons pris la route pour la Grèce dans la 4L de Gilles. Nous allions étrenner notre permis de conduire tout juste obtenu. Nous avions dix-huit ans, étions insouciants et ivres d’une liberté nouvelle : celle de décider seuls, sans tuteur et sans laisse.

Le petit coffre de la Renault débordait car, en dehors de nos sacs et de nos duvets, nous l’avions blindé de boîtes de conserve William Saurin. Fabrice avait travaillé en juillet dans leur entrepôt de stockage et il avait réussi à « substituer habilement » de grosses boîtes de lentilles-saucisses et de cassoulet. On était parés.

Le voyage a commencé dans l’euphorie des grands départs. Nous avons pris la route du Sud-Est en direction de l’Italie. Du côté de Chambéry, pour se dégourdir les jambes, on s’est arrêtés faire une pause dans un café. C’était plein de routiers et d’ouvriers qui finissaient de déjeuner. Au comptoir, où nous buvions sagement un Perrier, notre voisin, s’adressant à ses potes, leur a lancé : « Dicave la ganache du gadjo ! » (Vous avez vu la gueule du mec). Le gadjo, c’était Gilles, qui s’était barbouillé le visage de crème solaire toute blanche et qui portait un grand béret. Il se déplaçait par ailleurs avec une canne à pommeau doré. Son allure avait amusé notre voisin de comptoir, un gitan râblé à la peau mate. Mais voilà : à Colombes, dans cette banlieue populaire, nous avions des rudiments de manouche, la langue que parlait notre voisin. Gilles l’a aussitôt interpellé en lui demandant d’un ton ferme, les yeux dans les yeux, ce qu’elle avait, sa « gueule ». Ça a jeté un froid tout à coup. Le brouhaha ambiant s’est atténué. Les clients, témoins de la scène, sentaient que la situation pouvait déraper. Heureusement, notre voisin, surpris qu’un gadjo (un étranger à la communauté tsigane) le comprenne et lui réponde du tac au tac avec caractère, l’a jouée profil bas, expliquant qu’il ne cherchait pas à mal. J’ai encore en mémoire le léger rictus de contentement de Gilles.

Bien des années plus tard — après qu’il fut rentré à Paris après s’être perdu dans la jungle guyanaise suite à une aventure rocambolesque et avoir effectué un séjour en hôpital psychiatrique du côté de Cayenne —, il s’amusait à provoquer les clients des bars de la rue Saint-Denis qui jouxtaient les hôtels de passe. Toujours avec son béret ou un Borsalino masquant sa calvitie précoce, sa canne à pommeau doré et son caractère entier, il n’avait plus le dessus et finissait immanquablement aux urgences, le visage défait par les coups. Il affrontait seul deux ou trois proxénètes qu’il venait d’insulter. On passait parfois une partie de la nuit ensemble à boire et à parler, errant de quartier en quartier dans cette ville que l’on aimait tous les deux. Je le laissais vers trois heures du matin, sachant qu’il allait poursuivre sa dérive dans les quartiers chauds de Paris. Quand je le revoyais quelques jours plus tard, le visage encore déformé, je me sentais impuissant. La raison n’avait plus prise sur lui. Je le sentais dériver doucement, témoin de ses délires paranoïaques qui me laissaient sans voix.

Quand on s’est retrouvés trente-cinq ans plus tard après s’être perdus de vue, il m’a révélé qu’il était atteint d’une psychose maniaco-dépressive, ce que l’on nomme aujourd’hui trouble bipolaire, qui lui avait rongé l’existence. Il poursuivait sa vie sur un fil ténu, en équilibre grâce à la pharmacopée psychiatrique qu’il se devait d’absorber rigoureusement, sous peine de chute lourde. Gilles était drôle, sensible, d’une intelligence aiguë. Il m’a fait découvrir le rock anglais (Roxy Music, Black Sabbath ou Pink Floyd) et américain (Creedence Clearwater Revival ou le Velvet Underground de Lou Reed), ainsi que la littérature et la peinture américaines : Hemingway, Bukowski, Dos Passos et Andy Warhol. Il avait toujours un temps d’avance. Je lui dois beaucoup. Sa douce folie lui permettait aussi d’oser la dissidence et la remise en cause de l’ordre des adultes. Il était courageux, parfois téméraire. Il laissait toujours sa marque sur ceux qu’il côtoyait.
Il est mort dans son sommeil d’un arrêt cardiaque. Il avait cinquante-six ans. Il était mon meilleur ami.

Nous avons poursuivi notre voyage vers l’Italie. La 4L a passé les Alpes poussivement et nous sommes arrivés dans le Val d’Aoste, où nous avons été reçus par la famille lointaine de Gilles. Après les quelques formalités d’usage — en français, italien et patois — entre Gilles et son grand-oncle, ce dernier, un homme rond et jovial, nous a invités à passer à table. Les adolescents que nous étions encore ont fait honneur à la charcuterie de montagne, aux cannellonis béchamel, au civet de lapin et à la polenta, le tout arrosé d’un Barbera maison. Quand le rythme des fourchettes faiblissait, tonton nous regardait, hilare, et nous lançait d’une voix puissante un grand : « Coraggio ! ». Le courage ne manquait pas : nous avons ce jour-là fait bonne figure.

Puis tonton nous a invités à rendre visite à son fils Gino, dans la montagne. Le cousin de Gilles tenait un petit bar-restaurant qui vivait du tourisme religieux. Quelques années auparavant, une paroissienne avait vu la Vierge apparaître dans une grotte près du village. Bien que non reconnue par l’Église, cette apparition avait déclenché un engouement chez les croyants italiens. On y faisait le voyage pour brûler un cierge ou demander une faveur. Le cousin Gino nous a accueillis comme son père avant lui. Nous avons mangé et bu, rivalisant aussi sur la supériorité de nos champions respectifs : Bernard Hinault contre Francesco Moser, Michel Platini contre Dino Zoff, Ligier contre Ferrari… Après ce moment de chauvinisme joyeux, Gino s’est un peu épanché. Les affaires ne tournaient pas très bien, les pèlerins se faisaient rares et le commerce périclitait doucement. Entre espoir ardent et mélancolie, il se tourna vers nous, fit un signe de croix et déclara qu’il fallait absolument « une nouvelle apparition ».

Nous avons traversé le nord de l’Italie d’ouest en est jusqu’à Venise. Les charmes des canaux, de l’architecture byzantine et la nature romantique de la cité des Doges ne nous marquèrent que très peu. Nous n’y restâmes qu’une journée. Nous étions en août, il faisait chaud, et la vase libérait une odeur fétide peu engageante. En 1996, je reviendrais visiter Venise avec Élise. Elle n’était pas encore ma femme, mais allait le devenir. J’ai alors adoré les palais vénitiens, les ruelles populaires de Cannaregio, le Guggenheim et la peinture de Tiepolo, la brume d’octobre sur les canaux et le petit hôtel familial de San Polo. C’est là que tu as été conçue, Adèle.

Direction Trieste et la Yougoslavie, ce pays qui n’existe plus après avoir été déchiré par la guerre. Nous passions à l’Est, et c’était une aventure. Les douaniers n’étaient pas plus désagréables qu’ailleurs, pas moins non plus, mais ils semblaient tristes et désabusés. Nous avons roulé longtemps à travers des forêts sombres. Parfois, sur le bord de la route, les gens faisaient des barbecues. L’odeur aiguisait nos appétits, mais nous n’avons pas osé nous arrêter dans ces endroits isolés. L’impression était étrange, légèrement hostile ; les regards étaient fuyants. On craignait sans cesse de se faire « rouler ». C’était une obsession. Sans expérience et sans recul, notre jeunesse ne savait aborder ces caractères ombrageux et abrupts.

À Zagreb, perdus dans la circulation sous une pluie battante, un policier nous a arrêtés. Il faisait de grands gestes, il criait ; nous ne comprenions pas un mot de serbo-croate et puis, las, il nous a fait signe de partir. On a filé dare-dare sans chercher à comprendre et nous avons quitté cet environnement inhospitalier par « l’autoroute de la Fraternité et de l’Unité ». Elle n’était en fait constituée que d’une seule voie de chaque côté, sans séparation, bondée de camions. La pluie restait intense. Dans la 4L, la buée envahissait les vitres et nous devions rouler fenêtres ouvertes. Chaque dépassement se faisait au péril de notre vie. Nous n’en menions pas large. Sur le bord de la route, on distinguait les épaves de véhicules, cicatrices d’accidents fracassants. Cette autoroute avait des airs de nécropole.

À Belgrade, éreintés, nous avons continué par des routes plus calmes jusqu’à Ohrid, ville médiévale au bord d’un grand lac frontalier de l’Albanie. Malgré le charme du lieu, les visages des locaux restaient fermés. Dans les bars, les hommes attablés devant une slivovitz (alcool de prune) portaient aux bras des tatouages, chose rare à l’époque chez nous. Ces tatouages bleus, sans finesse, représentaient le portrait du président Tito ou les lettres JNA (symbole de l’Armée populaire yougoslave). Les gaillards n’avaient pas l’air commodes. À un moment, un de ces hommes s’est approché de nous et nous a parlé en français. Il avait travaillé sur des chantiers en Normandie. Cet échange, dénué de sourire mais cordial, nous avait rassérénés.

L’Albanie toute proche m’attirait irrésistiblement. Le pays vivait alors dans un isolement total sous le régime stalinien d’Enver Hoxha. Malgré deux tentatives, nous n’avons pas été autorisés à y entrer : la zone frontière était militarisée, nous fûmes refoulés sans ménagement.

Nous avons alors poursuivi vers la Grèce. La 4L résistait bien. Notre humeur oscillait entre le bonheur de l’aventure et la peur de la casse sur ces routes chaotiques. Enfin, à Salonique, nous avons soufflé. L’ambiance a changé. Les Grecs, habitués au tourisme, nous ont fait bon accueil ; nous avons pu nous détendre. Sur la route, comme une image d’Épinal absolue, nous avons été ralentis par un pope et son âne. Silhouette immuable de la Grèce rurale, le prêtre orthodoxe chevauchait sa monture en amazone, les pieds ballants, au rythme lent des sabots sur l’asphalte brûlant.

Pendant tout ce temps, nous dormions sous une petite tente ou dans la 4L. Dans le nord de la Grèce, un soir, nous nous sommes allongés au sommet d’une colline, à la belle étoile, près d’une chapelle toute simple. À l’intérieur étaient disposés de petits objets de métal brillants qui ressemblaient à des offrandes. Au coucher du soleil, un jeune berger a surgi d’on ne sait où, nous a salués et est entré quelques minutes dans le lieu sacré, sans doute pour prier ou demander à sa divinité fétiche d’intercéder en sa faveur.

Au pied de l’arbre où l’on s’est installés, nous pouvions admirer la voûte céleste immaculée, grandiose. Je conserve le souvenir de la profondeur spirituelle et de la note poétique du moment. La tête dans les étoiles, nous avons philosophé et ri comme les enfants que nous étions. Le lendemain, quand Fabrice s’est réveillé, son visage avait doublé de volume : une piqûre d’insecte.

À Athènes, nous avons passé quelques jours. Il faisait très chaud. Les conserves William Saurin commençaient à « maturer », les boîtes gonflaient. Nous les mangions quand même, et l’effet du cassoulet tiède dans nos intestins a fini par se faire sentir ! Dans la voiture, nous rivalisions de flatulences pestilentielles. Une horreur !

Après avoir laissé la voiture sur un parking du Pirée, nous avons embarqué pour quelques jours dans les Cyclades, dormant sur le pont du ferry à ciel ouvert, enserrés par la Voie lactée. Les iles, prises d’assaut par les touristes et les grecs en recherche de fraicheur, débordaient de monde. Malgré leur charme, elles ne me laissèrent qu’un souvenir ténu.

De retour sur le continent, nous avons participé au festival du vin de Daphni. Là, il suffisait d’acheter un verre pour quelques drachmes et l’on pouvait déambuler toute la nuit entre les fontaines de vin installées dans un immense parc boisé à la sortie d’Athènes, et goûter à volonté, la Retsina (le vin blanc résiné), les blancs secs de Patras, les vins rouges de Némée et de Naoussa ou le vin doux de Samos. La nuit fut dionysiaque. L’ivresse et le chaos ont largement remporté la bataille sur l’ordre et la raison. Les souvenirs sont flous : de jeunes Grecs titubants, dansant le sirtaki, un Français moustachu chantant à tue-tête des chants paillards, des Anglais se battant torse nu… À l’aube, nous nous sommes allongés à même la terre pour dormir. Réveillés par le soleil brûlant de la matinée, encore à demi soûls, nous avons repris la route vers le Péloponnèse. Nous avons traversé le canal de Corinthe, ce profond canyon artificiel, comme dans un songe.

Faute d’argent local, nous avons dû faire le change à Corinthe. Devant le guichet de la banque, le carrelage était couvert de svastikas. J’ai d’abord pensé que c’était un hommage du régime des Colonels — dont la dictature militaire menée par Giorgos Papadopoulos dura de 1967 à 1974 — à l’idéologie nazie. Il s’agissait en fait d’un motif géométrique antique, symbole de bon augure.

Nous avons poussé jusqu’à Olympie, mais je n’en ai aucun souvenir. Au-delà des paysages, la Grèce était pour moi une émotion. J’étais touché et reconnaissant envers ce petit pays pour ce qu’il avait apporté au monde : la démocratie, l’art et les héros qui emplissaient mon imaginaire : Hercule, Ulysse, Achille…

Plutôt que de retraverser la Yougoslavie, nous sommes remontés vers le Monténégro pour trouver un ferry. L’Albanie étant fermée, nous avons dû contourner par ce qui est aujourd’hui la Macédoine du Nord et le Kosovo. J’ai conduit de nuit sur les routes cabossées de Macédoine. Peu avant Skopje, a jailli un halo puissant : une immense raffinerie dont les flammes illuminaient la nuit. Le sifflement des torchères donnait à la scène un air apocalyptique.

La voiture était plus légère car nous nous étions délestés du reste des « William Saurin ». Nos tripes n’en pouvaient plus. Dans un camping, Fabrice a eu l’idée de vendre le reste du stock (environ 20 kg) au gérant de l’épicerie. Il est revenu avec un billet de 50 dollars en poche, ayant convaincu le manager avec un argument imparable : « Good French cooking ! ». Le gars allait revendre ces boîtes aux campeurs allemands. C’était gagnant-gagnant.

À Bar, après avoir négocié ferme les billets de ferry, nous avons traversé l’Adriatique et rejoint l’Italie. Près de Bari, où nous sommes arrivés, nous avons séjourné dans un camping désert tenu par un patron paranoïaque qui craignait d’être volé par les étrangers. Le soir, est arrivé un cycliste à l’allure vagabonde et le patron, méfiant, l’a accueilli avec un nerf de bœuf ! Le gars est resté stoïque : il voulait juste passer la nuit. Le lendemain, à l’aube, il a filé. C’était un jeune Australien à la recherche de ses origines italiennes qui parcourait le pays à vélo.

Nous avons traversé la botte d’est en ouest, à travers les Pouilles et la Basilicate. L’ambiance était allègre. Dans un village, le dimanche, nous avons mangé l’authentique pizza napolitaine, vendue sur de grandes plaques par le boulanger local : simple, croustillante et bon marché. À Salerne, nous avons fait halte avant de filer vers Pompéi. L’antique civilisation romaine, avec ses réseaux de routes et d’égouts, ses bars et ses lupanars, m’a fasciné.

À Naples, pas question de s’arrêter ! Fabrice, soupçonneux envers les gens du Sud, craignait les petits malfrats qui, disait-on, démontaient les pièces des voitures en roulant. Nous avons traversé la ville aux aguets.

À Rome, enfin, nous avons décompressé. La 4L garée sur un petit parking, nous avons fait les touristes dans le centre, heureux d’avoir échappé aux dangers napolitains. Mais en revenant de la fontaine de Trevi, stupéfaction : le hayon de la 4L avait été forcé, nos affaires éparpillées en tous sens. Heureusement, rien ou presque n’avait été volé. Au terme d’un bricolage de fortune, nous avons rejoint Florence. Je me souviens de La Naissance de Vénus de Botticelli, de La Méduse du Caravage et du bleu de l’autoportrait de Chagall. Le voyage s’est terminé à Bettola, pour Fabrice. Ses parents et ses grands-parents l’attendaient, inquiets mais heureux. Après quelques jours de repos confortables, Gilles et moi sommes rentrés à Colombes. Notre voyage initiatique prenait fin, et il en appelait déjà d’autres.




A l’usine
Je me souviens de l’usine avec Papa, été 1976

Le printemps-été 1976 a marqué les esprits de ceux qui l’ont vécu car, cette année-là, la France a connu une canicule comme personne n’en avait connu jusqu’alors. J’étais en première au lycée d’Argenteuil (LTEA Jean Jaurès), dans une section Électrotechnique où je m’ennuyais ferme. Mes seuls moments de satisfaction étaient les retrouvailles avec mes copains du rugby, les mercredis et les dimanches pour jouer, mais surtout ce sentiment d’indépendance qui commençait à poindre, qui m’excitait et me plongeait dans des abîmes de rêves et d’aventures.

J’avais obtenu de mes parents qu’ils me laissent passer un mois de vacances avec mes copains Gilles et Fabrice en août, car j’avais réussi mon permis de conduire du premier coup (le code en décembre et la conduite en avril) et je passais en terminale avec l’espoir d’obtenir mon bac un an plus tard. Le bac : je serais le premier de ma famille à le passer et à l’obtenir. Je voyais bien que mes parents étaient fiers, eux qui pensaient avoir réussi à extraire leur fils du milieu social dans lequel nos familles se trouvaient depuis toujours.

En juillet, pour financer le périple, je suis allé travailler à la Snecma, dans l’usine de Gennevilliers, alors à la pointe en métallurgie de haute performance et en forge aéronautique, là où travaillait Papa. J’étais affecté au service Entretien électrique dans ce que l’on appelait un « boulot d’été », réservé aux enfants des employés. Papa avait dû insister gentiment car la Direction privilégiait plutôt les fils de cadre.

Durant tout ce mois, il a fait chaud, très chaud. Les températures avoisinaient les 35 °C et toutes les conversations, en ville comme à l’usine, portaient sur cette canicule infernale qui nous empêchait de bien dormir la nuit et nous faisait suer tout au long du jour. La direction de la Snecma avait décidé que les ouvriers que nous étions allaient commencer le travail plus tôt, à 6 heures au lieu de 7 h 30, pour limiter les effets de la chaleur. Avant de prendre notre poste à 6 heures, nous devions pointer au moins dix minutes avant ; le départ de la maison en Solex avec Papa se faisait donc vers 5 h 30, puisque nous habitions Colombes, à quelques encablures de la grande zone industrielle de Gennevilliers où se situait la Société Nationale d’Études et de Construction de Moteurs d’Aviation, sise au 10, rue Louis Roche.

Nous arrivions tous plus ou moins en même temps, à bicyclette ou en mobylette surtout ; quelques-uns en voiture, mais c’était l’exception. Les ouvriers commençaient à acheter des voitures, mais ils les utilisaient plutôt en fin de semaine ou pour les vacances. C’étaient surtout des 2CV, des 4L ou des Simca 1000. Le garage était bondé de vélos, de Solex et de mobylettes bleues Motobécane ou Peugeot 103. Après avoir attaché nos roues, on se précipitait sur la pointeuse où l’on introduisait notre fiche carton d’un geste sec. Parfois, discrètement, quelqu’un pointait pour un ami en retard, car tout retard était sanctionné financièrement par une retenue de salaire par tranche d’une heure. Une minute de retard, c’était une heure de salaire en moins. Tout le monde se saluait et filait vers les vestiaires où l’on enfilait nos bleus de travail, nos gants et nos casques.

Dans les ateliers, le bruit des machines-outils — fraiseuses, tours, étaux-limeurs — emplissait l’espace d’une rumeur incessante. Parfois, un bruit sourd et grave s’accompagnait d’un immense tremblement. Aux forges, ils façonnaient les lopins d’acier portés à une température de 1 000 °C pour les allonger ou leur donner des formes précises. Pour cela, ils utilisaient une presse, la plus grosse d’Europe, qui faisait la fierté des forgerons. Ces hommes-là, au caractère aussi trempé que l’acier qu’ils forgeaient, se considéraient comme des seigneurs parce qu’ils incarnaient la maîtrise du fer et du feu. Aussi parce qu’en s’approchant au plus près des flammes et du métal rouge orangé, ils savaient que la mort pouvait les happer en cas de « sortie de route ». Peu de temps après mon passage à l’usine, une pince à long manche mal tenue sous une presse égorgea le forgeron en poste. Ses collègues arrêtèrent la production une journée, pour lui rendre hommage, mais refusèrent que l’on renforce la sécurité, arguant que cela entraverait leurs gestes.

Dans l’air régnait une odeur d’huile et d’eau mêlées que l’on utilisait comme lubrifiant. L’émulsion se répandait aussi sur le sol, le rendant glissant et dangereux. Il fallait ouvrir l’œil pour éviter la chute. Les ouvriers plaisantaient beaucoup entre eux. On sentait une complicité véritable, une entraide, une solidarité entière en réaction à leurs conditions de travail difficiles. En revanche, le chef d’atelier, ancien ouvrier lui-même, ne bénéficiait plus de cette solidarité : considéré comme un traître à la cause, il devait faire face aux piques et aux quolibets. Papa n’était pas le dernier. Je l’ai vu un après-midi houspiller avec véhémence son contremaître qu’il considérait comme un incapable. Peut-être que ma présence dans l’atelier ce jour-là avait favorisé son ardeur.

Papa avait une réputation de « grande gueule au grand cœur ». Il avait toujours été fraiseur-outilleur en usine. Un ouvrier un peu malgré lui, que la guerre et son milieu social avaient empêché de faire des lettres. Il vantait parfois la noblesse ouvrière, sa dignité et son courage. Un soir pourtant, alors que nous rentrions tous les deux à la maison, il m’a dit : « Ne fais pas comme moi, mon fils. » Je me souviens de ses yeux profonds et de son air grave, dont il n’était pas coutumier, quand il a prononcé ces mots.

Si j’étais bien sûr d’une chose, c’est que ce milieu ne me convenait pas. Je ne m’y sentais pas assez libre ; je n’en aimais ni l’odeur, ni le bruit permanent, ni la hiérarchie pesante. Son aveu ne faisait que valider mon sentiment : jamais je ne passerai ma vie à l’usine.

C’est ainsi, dans cet antre volcanique, que j’ai passé le mois de juillet 1976 pour me payer des vacances.




En Corse
Je me souviens du voyage en Corse… été 1973

Papa, qui avait été licencié de chez VéloSolex où il avait travaillé vingt ans, avait touché un petit pécule. Bien modeste, certes, mais cette manne nous avait permis de sortir de nos habitudes estivales et de faire quelque chose d’extraordinaire. Papa, qui avait rapidement retrouvé un travail de fraiseur-outilleur — son métier de toujours — à la SNECMA, avait découvert qu’il existait dans cette entreprise un Comité d’Entreprise (CE) et il en avait consulté le catalogue. Un soir (j’avais alors quinze ans), il nous annonça que nous allions passer deux semaines en Corse en juillet. Pour moi, ce fut une surprise mi-attrayante, mi-inquiétante. Découvrir une terre méditerranéenne relativement lointaine m’excitait plutôt, mais surtout, on allait y aller en avion, et là l’aventure commençait. Je n’avais encore jamais pris l’avion et, même si je pressentais que cette découverte allait m’enchanter, me retrouver dans les nuages à huit mille mètres au-dessus du plancher des vaches me troublait quand même un peu.

L’île était le symbole de la mer turquoise, du sable chaud et du caractère bien trempé des autochtones. Moi, je n’en connaissais que ce que j’en avais lu dans Colomba, la nouvelle de Prosper Mérimée, où il était question d’honneur familial, de vendetta et d’affront lavé dans le sang. La Corse fera beaucoup parler d’elle plus tard, par la violence des attentats à l’explosif, des « nuits bleues » ou par l’assassinat du préfet Érignac.

Alors, on avait pris l’avion à Orly, en famille, tous les quatre : Papa, Maman, Denis et moi. Ça s’était bien passé là-haut, même si Maman ne pouvait cacher sa peur et son angoisse. Elle parlait d’accident, craignait que l’avion n’ait un problème… et, bien qu’elle ne sache pas nager, elle expliquait qu’elle aurait préféré le bateau. Elle se détendit à l’aéroport d’Ajaccio quand les moteurs s’arrêtèrent, puis retomba aussitôt dans l’accablement car il faisait chaud, très chaud sur le tarmac. Maman n’aimait pas la chaleur. Ses pieds, ses chevilles, tout son être enflaient démesurément quand la température grimpait.

Nous sommes allés en bus jusqu’au camping du Comité d’Entreprise situé tout près de Propriano, sur un terrain les pieds dans l’eau, au bord du golfe de Valinco. Le long du parcours, je me souviens que les panneaux routiers, tout comme les balises rouges de prévention sur les lignes électriques, étaient tous criblés de balles. Ici, les gens étaient armés et, visiblement, ils n’hésitaient pas à sortir les fusils.

Ce furent deux belles semaines pleines de surprises. J’y ai vécu des « premières fois » multiples. Pour la première fois, je vivais sous une tente comme un nomade. La journée, il y faisait une chaleur accablante ; Maman enflait, gonflait, grossissait. Pour la première fois, j’ai randonné dans la montagne avec Papa et un petit groupe. On a marché dans le maquis, à travers les oliviers et les chênes, au milieu des sangliers ; ça sentait le romarin. On a rencontré un vieux Corse chez qui on s’est arrêtés pour déjeuner. C’était un ancien résistant qui nous a raconté sa guerre ; un monsieur doux, à l’accent très prononcé, aux longs cheveux blancs. Il vivait seul dans le maquis où il s’était retiré. Il avait été un homme d’action, courageux, engagé ; il avait risqué sa vie pour son idéal et vivait désormais loin de la fureur du monde. J’étais un adolescent qui se cherchait : il fut pour moi une rencontre brève mais marquante dans ma formation d’homme.

Un après-midi, toujours avec Papa, on est montés dans un Cessna, un petit avion de quatre places, et l’on a survolé les côtes ouest de la Corse. Le paysage était sublime, entre plages désertes et villages nichés dans la montagne. On a poursuivi jusqu’au sud de l’île, au large de Bonifacio, à la limite des eaux territoriales italiennes. De l’autre côté, on voyait parfaitement la Sardaigne.

Un samedi, à Propriano, on s’est donné rendez-vous avec les Leblond. On les connaissait par le rugby. Je jouais avec les deux fils, Philippe et Alain, et Papa entraînait les gamins au Racing avec leur père, Guy. Ils faisaient du camping sauvage de l’autre côté du golfe et l’on est allés passer la journée avec eux. Guy nous attendait au port et l’on a embarqué sur son Zodiac. Comme à son habitude, Guy est allé à fond. Il allait à fond dans tout ce qu’il faisait. On volait sur l’eau, les embruns nous éclaboussaient, on avait peur à chaque instant de passer par-dessus bord ; Maman était bien agrippée à un bout, Papa était brinquebalé dans tous les sens, et nous, avec Denis, on rigolait. C’était génial.

La famille Leblond nous a accueillis chaleureusement et, après le déjeuner, les quatre enfants, nous sommes allés nous baigner dans les criques un peu plus loin. Le vent commençait à souffler, la mer à gondoler, puis à écumer. Avec les belles vagues qui se formaient, Denis et les frères Leblond ont décidé d’aller se baigner. Moi, je n’aimais pas trop. J’ai toujours eu peur de me baigner en mer, cette immensité m’effraie. Je me suis assis sur la plage pendant que les autres plongeaient dans les vagues et je les ai regardés s’amuser dans la mer bien formée et la forte houle. À un moment, j’ai vu que Denis, qui n’avait que onze ans, commençait à fatiguer. Mon petit frère est un bon nageur, mais les paquets de mer qui lui tombaient sur le crâne commençaient à m’inquiéter. À peine avait-il mis le pied sur la plage en profitant d’une vague qui l’avait porté qu’une autre s’abattait sur sa tête, le ramenant au large. Une fois, deux fois, trois fois. Denis était sonné. Je le voyais tituber avant d’être emporté une nouvelle fois. J’ai compris qu’il allait s’épuiser. Alors, je me suis levé d’un bond et je suis allé le chercher. Les vagues se sont abattues sur moi aussi ; je l’ai agrippé, et nous étions entraînés vers le large puis vers la plage, mais, quand nous mettions le pied sur le sable, une autre vague nous assommait et la lame d’eau qu’elle formait nous faisait glisser à terre, submergés. Je ne sais plus très bien comment, mais je l’ai ramené — tremblant, sanglotant et sonné — sur la terre ferme. Pour rentrer jusqu’au campement des Leblond, il a fallu de nouveau affronter la tempête sur le chemin de plage, dans les criques. La mer était déchaînée ; je portais Denis, il était absent. Quand nous avons rejoint le campement, je n’ai rien dit à nos parents. Nous étions passés près de la catastrophe !

A suivre…

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