
Ce livre est un hommage à ceux qui reposent désormais dans le caveau familial : huit êtres aimés disparus entre 1974 et 2022.
À travers les souvenirs jalonnant leurs vies, leurs gestes familiers et leurs destins parfois contrariés, se dessine l’histoire d’une famille et d’un héritage invisible.
Dès qu’il avait appris la nouvelle, Louis avait refermé son roman. « SAS broie du noir » l’avait tenu en haleine plusieurs jours déjà. Il s’agissait pour Malko Linge, le héros, de récupérer des astronautes tombés avec leur capsule spatiale près du lac Tanganyika. Le lac du Burundi avait beau se situer à plus de 6 000 km de Conakry, Louis s’était immédiatement téléporté dans sa vie de jeune expatrié. La magie noire opérait, il ressentait la moiteur de l’air de juillet quand la longue saison des pluies embourbait les sols, les camions et les bottes. Il voyait le sol rouge de latérite creuser des sillons profonds qu’il faudrait bientôt remblayer si l’on voulait passer avec la camionnette des Grands Travaux de Marseille. Il percevait l’accent guinéen des employés du chantier qui l’appelaient patron, comme on appelait patron les européens à cette époque. Plongé dans ce décor, rien ne pouvait l’arracher à ses pages délicieuses, exhausteurs de sens. Pourtant, il avait refermé le livre, instantanément concentré sur le réel. La rumeur était donc juste cette fois-ci. A plusieurs reprises déjà, des bruits avaient couru sur son arrivée imminente, toujours démentis. Mais cette fois, c’était bien vrai, l’information avait été recoupée et confirmée : elle arrivait, Jeanine revenait parmi les siens. Il s’était approché de la Ligne avec un peu d’inquiétude, des images plein la tête : La Garenne où ils s’étaient connus, le séjour en Afrique, la rue Émile Lepeu, leur premier logement, puis les Gamots, dans la plénitude de l’âge, et Loubejac pour terminer. Elle l’avait accompagné dans tous ces lieux jusqu’à ce gouffre d’attente. Mais elle était là, enfin, et dans ce moment intense de retrouvailles, il n’avait prononcé qu’un mot, faiblement : « Jeannou »...
… Le père de Solange était né dans une poubelle, sans doute laissé là par une mère très jeune et très peu scrupuleuse. Cela se faisait beaucoup en ce début de siècle. Certains, plus charitables, abandonnaient les enfants indésirables au pied d’une église, avec l’espoir qu’ils seraient pris en charge ; mais dans une poubelle… quelle misère. On ne lui connaissait pas de métier, à ce bonhomme ; personne ne l’avait jamais entendu dire qu’il était ceci ou qu’il fabriquait cela. Ce que l’on savait, c’est que, pendant la guerre, il avait été condamné à mort pour pillage, puis gracié à la Libération car, chargé de famille de ses neuf enfants. Aussitôt libéré, il abandonna femme et enfants et on le retrouva plus tard garde du corps de Jacques Duclos, maire de Montreuil et premier secrétaire du Parti. Pour le Parti communiste, on disait simplement « le Parti », tant cela semblait naturel, comme s’il ne devait en exister qu’un. Le père devait être communiste, comme beaucoup à l’époque en banlieue, alors on lui avait trouvé un emploi à la mairie. Puis plus rien, sinon ces visites incestueuses dans le lit de sa fille aînée, lors de ses rares retours au foyer, d’où naîtrait une nièce-sœur…
Disponible ici : Sur la route de Boudy
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Je quitte la Pensión de nuit et me dirige vers la cathédrale. Tout est fermé. Les cafétérias du centre n’ouvrent qu’à partir de sept heures et demie, et je n’ai pas repéré le restaurant ouvrier où j’aurais pu boire un café, celui que l’on retrouve partout et qui ouvre vers cinq heures et demie ou six heures. On y croise les agents de la voirie qui se préparent à nettoyer la ville quand elle dort encore.
Je pose le premier pied sur la plaque du kilomètre 0 : il est sept heures. C’est parti, si tout va bien, pour 720 km jusqu’à Astorga…
… la nuit prochaine risque d’être agitée, car Guillena est en fête. Pilar, l’hospitalière, nous a vivement conseillé de prendre des bouchons d’oreille… le bruit pourrait durer jusqu’à l’aube.
La fête de Nuestra Señora de la Granada s’est terminée à quatre heures et demie avec un feu d’artifice…
La nuit a été courte. Avec les fenêtres restées ouvertes pour la chaleur, les boules Quies n’ont pas suffi...
… L’étape paraît d’autant plus longue qu’elle monte sur les derniers kilomètres avec la colline du Calvaire, la bien nommée, excessivement raide à escalader. Je souffle dans la montée, mon rythme cardiaque s’emballe, je m’arrête une fois, deux fois, trois fois. Je suis épuisé. J’ai une pensée pour mon cardiologue.
Approuverait-il ce périple ?
Je peine et je transpire, tête baissée, sans trop me poser de questions. J’avance doucement quand, en pleine montée, face à un chêne vert sur lequel je m’appuie pour reprendre mon souffle, j’aperçois une plaque rendant hommage à un pèlerin décédé là en 2016… Petit frisson !
Disponible ici: Ma Via de la Plata
